Le salon Marin

Écrit par Bernard GURY

À La Malgrange, trois espaces sont dénommés «salon» : le salon Marin et le salon Custine, situés au 1er étage du bâtiment Stanislas et destinés à accueillir des réunions ne dépassant pas une quinzaine de personnes (en particulier les Conseils de classe) ; le troisième, inutilisé depuis de nombreuses années, est le salon Stanislas situé au rez-de-chaussée. Si le nom de ce dernier est facile à interpréter, il n'en est pas de même pour le salon Custine qui, en fait, doit cette dénomination à son emplacement qui serait celui de l'appartement du chevalier de Custine, grand-écuyer de Stanislas. Ces deux lieux qui se rattachent à l'histoire du château sont particulièrement remarquables par la richesse de leur décor et de leur mobilier ; ils feront l'objet d'une prochaine présentation.

Salon Marin

Le salon Marin, quant à lui, fait référence à l'histoire de l'Institution scolaire. Le local n'a, en lui-même, qu'une faible valeur historique ; le patrimoine historique et artistique de La Malgrange n'est présent que par quelques éléments de mobilier. Parmi ceux-ci, on peut noter, d'une part, la présence d'une série de tableaux représentant des reconstitutions du château à différentes époques : manoir du 16ème siècle, façade du château de Léopold d'après les plans de Boffrand, façade de l'aile des Communs du château de Stanislas d'après les planches de Héré, La Malgrange en 1839, d'autre part et surtout, un portrait de Louis Marin de 1938.

L'aménagement du lieu date de quelques années seulement. Auparavant, cet espace correspondait à une partie de l'appartement du Directeur quand la fonction était exercée par un prêtre. À cette époque, le salon Marin était situé au rez-de-chaussée du bâtiment Stanislas, dans l'actuel bureau des Responsables informatiques. La configuration de ce premier salon Marin, qui n'a pas été modifiée lors de la nouvelle affectation en 2008, date du début des années 60 quand le Chanoine de Metz Noblat, Directeur de La Malgrange de 1958 à 1964, avait choisi d'y transférer son bureau ; le local annexe contenant aujourd'hui le matériel informatique était destiné à être le secrétariat. Le projet n'a pas abouti : le local est devenu une salle de réunion dénommée «salon Marin» en hommage à Louis Marin décédé à Paris le 23 mai 1960.

Une place de Paris (dans le 5ème arrondissement) et quelques espaces publics ou monuments, principalement en Lorraine, portent également le nom de cet homme politique et homme de science aujourd'hui quelque peu tombé dans l'oubli pour le grand public. Louis Marin, né le 7 février 1871 à Faulx (Meurthe-et-Moselle) a effectué une brillante scolarité à La Malgrange de 1881 à 1888. Ses études supérieures à la Faculté de Droit de Nancy puis à Paris lui permettent d'exercer la profession d'avocat. Mais très vite son activité s'élargit considérablement. «Le sens du social, qui est sans doute le trait le plus caractéristique de sa personnalité»(1), ajouté à sa passion pour les sciences humaines en ont fait un intellectuel d'une dimension exceptionnelle. Il a été Directeur de l'École d'anthropologie, Président de la Société d'ethnographie où il a assuré un cours pendant plus de quatre décennies ; en 1944, il devient membre de l'Institut à l'Académie des sciences morales et politiques.

LouisMarin

Louis Marin était aussi un homme d'action : sa carrière politique est à l'image de son parcours intellectuel : d'une richesse et d'une longévité exceptionnelles. «Louis Marin était de droite par son libéralisme économique, par son nationalisme aussi, et surtout par son adhésion farouche au principe de la liberté de l'enseignement. Mais ce républicain fervent, fermement acquis au régime parlementaire, se prononçait pour le suffrage des femmes, pour les congés de maternité, pour le libre salaire de la femme mariée, pour l'égalité de condition entre les hommes et les femmes fonctionnaires, pour le repos hebdomadaire, les congés payés, la gratuité de l'enseignement à tous les degrés...»(1)Ministre à cinq reprises entre 1924 et 1940, il a été député de Nancy de 1905 à 1951, Conseiller général de Nomeny de 1910 à 1955, Président du Conseil général de Meurthe et Moselle de 1934 à 1952. En juin 1940, partisan de la poursuite du combat, il ne veut participer ni au débat ni au vote qui, le 10 juillet 1940, confèrent les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain et il choisit la voie de la résistance. À la Libération, il reçoit la Louis Marin a également été un journaliste politique de renom : actionnaire de L’Est Républicain pendant plusieurs années, puis fondateur et directeur d’un journal : La Nation.Légion d'honneur à titre militaire, la Croix de guerre avec palme et la médaille de la Résistance. 

Au cours de sa vie, Louis Marin a montré à plusieurs reprises son attachement à son ancien Collège. Dans la préface de l’histoire de La Malgrange publiée en 1936 à l’occasion du centenaire de l’Institution(2), il exprime avec une certaine émotion les souvenirs de l’adolescent qu’il avait été cinquante ans plus tôt. Il évoque d’abord le cadre de vie tout à la fois imposant et apaisant marqué par les bâtiments, le parc et l’environnement rural qui prédominait à l’époque. Le souvenir de ses professeurs et éducateurs reste également très présent malgré le nombre d’années : depuis le premier qui l’a accueilli en sixième jusqu’au Père supérieur, tous sont évoqués dans leur action éducative avec cet effet de la mémoire sélective qui non seulement valorise les événements agréables, mais aussi permet de relativiser les épisodes plus difficiles et de leur trouver, avec le recul, une dimension positive(3).

collge1880Mais les relations que Louis Marin entretenaient avec La Malgrange ne se sont pas limitées à ce regard nostalgique si commun aux anciens élèves : la place de tout premier ordre à laquelle il était parvenu dans sa vie publique et les circonstances politiques lui ont permis de jouer un rôle primordial dans le devenir de La Malgrange. En effet, à la suite des lois de séparation des Églises et de l’État de 1905, La Malgrange mise «sous séquestre» devait être attribuée au département de Meurthe-et-Moselle. Si le principe de ce transfert de propriété semblait inéluctable, signifiant à terme d’importantes difficultés avec, entre autre, l’obligation de s’installer dans un nouveau lieu, il apparut rapidement que le statut de La Malgrange et le cadre juridique défini par la loi permettaient de prétendre à un sursis de plusieurs années : le Collège pouvait rester dans ses murs en tant que locataire. Le rôle de Louis Marin dans ces négociations difficiles avec l’Administration a été déterminant. Au lendemain de la Grande Guerre, le contexte politique a changé et l’affrontement du début du siècle sur les questions religieuses s’est considérablement estompé. Une nouvelle fois, l’intervention de Louis Marin se révèle providentielle : non seulement on pouvait négocier pour obtenir une prolongation du bail de location, mais il devenait tout à fait possible d’envisager le rachat de la propriété au Département. Ce qui fut fait en août 1920. Le 21 novembre suivant, une Association conforme à la loi de 1901 fut fondée pour «assurer au Collège de La Malgrange l’existence et le développement de l’enseignement libre». C’est cette Association qui, aujourd’hui encore, est propriétaire de La Malgrange.

Donner le nom d’une personnalité à un lieu, c’est bien sûr rendre hommage à cette personne et exprimer publiquement la reconnaissance qu’on lui doit ; mais c’est aussi se placer en quelque sorte sous son parrainage. La vie et l’œuvre de Louis Marin, homme d‘État et intellectuel, peuvent être, à juste titre, considérées comme un témoignage qui va bien au-delà de cet homme dans son époque : la réussite qui marque cette vie depuis les bancs du Collège jusqu’au plus hautes fonctions publiques s’accompagne d’un engagement personnel, d’une fidélité aux valeurs, d’une ouverture d’esprit auxquels La Malgrange d’aujourd’hui peut se référer. Certes, le salon Marin est d’apparence plutôt modeste, peu spectaculaire par comparaison avec d’autres parties de l’ancien château, mais il fait partie des endroits de La Malgrange les plus chargés de symboles : c’est un lieu où souffle l’esprit ... malgrangien !

 

(1) extrait des éléments de la biographie de Louis Marin accessibles sur le site de l'Assemblée Nationale
www.assemblee-nationale.fr: en page d'accueil, ouvrir «histoire et patrimoine», puis dans la rubrique «les députés» ouvrir «base de données historiques des anciens députés français depuis 1789» et «dictionnaire des parlementaires français... 1940-1958»
(2) Paul Guise Histoire de l’Institution de La Malgrange (1836-1936) Les arts graphiques modernes NANCY 1936
(3) Cette attitude contraste avec celle d’un autre ancien élève de La Malgrange devenu célèbre : Maurice Barrès (1862-1923) qui à plusieurs reprises dans ses écrits évoque les souvenirs de son séjour difficile en pensionnat et qui ne parviendra jamais à renouer véritablement avec son ancien Collège.
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